Balade à Koh Trong...

 

En début d’après-midi nous prenons le ferry en partance pour la petite ile de Koh Trong, facilement et rapidement accessible depuis les berges de Kratie. Visite imprévue, nous en sommes d’autant plus comblés mais il a fallu désobéir au programme et forcer notre guide à nous organiser la sortie à son insu. Pour le persuader nous lui rappelons les paroles qu’ils prononçaient au début du voyage que nous n’avons pas oubliées : « le programme ce ne sont  pas des lignes écrites sur du papier, le programme c’est vous !» nous avait-il dit joyeusement, aujourd’hui nous souhaitons nous rendre à Koh Trong, et ce par tous les moyens. Nous décidons donc de nous faufiler dans le prochain ferry local qui nous y conduira en quelques minutes.

 

Réputée pour ses pamplemousses qui prolifèrent par centaines, la paisible petite ile verdoyante est très prisée par les touristes pour son ancien stupa, ses habitations alanguies sur les berges du Mékong, sa pagode, ses paysages diversifiés ainsi que ses nombreux logements locaux qui accueillent les touristes pour une ou plusieurs nuits. A l’intérieur de la foule bruyante à laquelle nous nous joignons pour pouvoir emprunter le ferry, nous remarquons que la majorité figure parmi habitants locaux mais nous comptons tout de même pas mal de touristes venus faire le tour de l’île à vélo. Pour notre part, nous préférons marcher en suivant la piste réservée aux promeneurs, néanmoins nous ne pouvons effectuer le tour complet de l’ile d’environ 7km de circonférence, en raison du manque de temps dans notre programme.

Après la traversée, qui se déroula dans le plus grand silence, nous débarquons sur la petite ile qui nous semble plutôt très accueillante et d’aspect bien aménagé. Nous entamons directement la promenade pour ne pas perdre de temps, notre idéal serait de parvenir à parcourir les deux premiers kilomètres puis de faire le retour en passant visiter la pagode et les paysages que nous croiserons en route. Très vite nous nous apercevons que la partie la plus agréable de la balade reste le début pendant lequel le chemin bien entretenu et parfaitement lisse se prolonge sur les cinq cent premiers mètres, ce qui ne durera pas plus longtemps étant donné que la suite de la piste se métamorphose en un terrain tortueux et impraticable pour les vélos.

De fait, le sentier s’avère si boueux que ne pas se salir serait impossible. Si nous marchons dans l’endroit le plus profond, nous risquons de nous embourber jusqu’en haut des tibias ! L’erreur à ne pas commettre est de faire un faux pas au risque de se donner en spectacle à cœur ouvert, mais surtout de se salir en n’ayant aucune affaire de rechange à disposition. J’ose espérer que la période sèche offre un sentier bien moins boueux et plus abordable que ce à quoi nous devons nous confronter, d’un point de vue strictement touristique bien évidemment. Dans tous les cas, cette boue ne pose aucun limite à mon enthousiasme, au contraire l’excitation est accentuée à chacun de mes pas, c’est, par ailleurs, l’occasion de tester mon esprit aventurier  en détournant les flaques après en avoir estimé la dangereuse profondeur ou le risque d’y perdre une chaussure après avoir posé le pied sur une tache plus collante que d’autres : quelques fois  mes tongs collent inéluctablement au chemin, tout comme Deth, Amandine ou Papa, et chacun profite de la galère de l‘autre pour se consoler de sa propre misère !

D’autre part, si l’on regarde plus long que ses pieds, le cadre parait enjolivant. Nous longeons de charmantes petites maisons alanguies au bord du fleuve et bordées d’une dense forêt de pamplemoussiers verts. Notre surprise concernant les pamplemousses khmers ne s’arrête pas au pigment vert profond qui colore sa peau épaisse ni même dans celle de sa tendre chair pulpeuse qui, non pas rosée, comme nous l’avons toujours connue,  se teinte d’un léger vert anis, mais véritablement dans ses propriétés gustatives : je retiendrai du pamplemousse cambodgien sa douceur et sa fraicheur en opposition de l’amère gout du pamplemousse européen.

Au cours de notre balade, en conciliant à la fois le paysage avec le détournement des redoublantes flaques de boues, nous répondons aux appels des jeunes enfants perchés sur le palier de leur maison à pilotis qui nous haranguent de « Hello ! » tous aussi joyeux qu’innocents. Nous croisons, par la suite, un modeste cabanon de bois, serti d’un toit de chaume qui accueille les villageois lorsqu’ils ont besoin d’une nouvelle coupe ; je crois n’avoir encore jamais vu de salon de coiffure aussi rudimentaire ! Deth nous traduit les prix qui sont affichés en bleu foncé sur un panneau en bois peint de blanc: 3000 riels pour les adultes et adolescents tandis que les enfants doivent débourser 2000 riels. Ce qui, en tant que touriste, nous interpellent est l’allure paradoxale de ce « salon de coiffure », mais pour Deth , ce n’est ni son aspect ou même les prix que le surprennent . A travers cet exemple de vie quotidienne qui a tendance à nous  paraitre naïf,  il nous délivre un sentiments contradictoire auquel son pays doit se confronter pour pouvoir sortir de sa pauvreté rurale et émerger devant la scène internationale.

Ainsi la véritable question qui le tenaille est de savoir à quel âge les jeunes sont encore considérés « enfants » , en sachant que certaines adolescentes de 15 ans, voire d’un âge inférieur sont déjà promises ou  enceintes ! Il connait évidement notre position révolutionnaire sur la question dont il adopte l’avis mais nous parlons d’une situation politique et sociale face à laquelle nous sommes tous trois impuissants à résoudre.

Plus loin un des nombreux sièges des partisans au PPC « parti du peuple cambodgien » reconnaissables à ses nombreuses banderoles et drapeaux bleu ciel à l’effigie de Hun Sen…Vivement que ces élections nationales s’achèvent car nous avons vraiment la fâcheuse tendance à parler politique, plus que nous ne le faisons en France. C’est d’ailleurs dans ce domaine que la population nous impressionne le plus, les cambodgiens traversent une période dans laquelle les jeunes semblent exprimer le besoin de s’immiscer dans la politique de leur pays afin de pouvoir inverser la courbe de cette dominante rurale, ce qui ne parait pas surprenant en ayant soin à apporter un regard critique sur l’état dans lequel baigne le pays. Le constat que nous avons pu tirer reste d’autant plus alarment en ce qui concerne la direction du royaume qui semble corrompue dans la mesure où  le dirigeant, en ne prenant pas en compte des effets du roi Sihamoni, n’est d’autre qu’un ancien khmer rouge, Hun Sen, que nous évoquions pus haut : il est en effet urgent de faire bouger les choses !

En continuant sur le chemin délabré, nous arrivons devant un second « salon de coiffure », si nous pouvons l’appeler comme tel. Encore plus rustique que le premier, il s’agit d’un simple banc collé à un arbre, pas même protégé d’un quelconque abri lui procurant l’allure d’un véritable salon. S’il ne portait pas d’inscription nous l’aurions pris pour un simple banc de repos, ce que nous démontre Deth par la traduction d’une petite pancarte rustique attelée à l’arbre sur lequel il s’aligne: « coiffeur moderne et classique ».

 

Ce petit salon en plein air nous fait sensation étrange et plutôt comique, ce qui me pousse à l’imagination d’un un habitant de Koh Trong aux abords des riches quartiers de Paris …le chemin qui les sépare semble presque invisible… !

Après trois kilomètres, nous arrivons au bout de l’île où se situe le seul hôtel du village, qui n’en n’est pas moins déshérité. De son nom « Sala Koh Trong », ce bâtiment luxueux à 61$ la nuit propose des prix qui , certes ne nous paraissent pas excessifs étant donné notre niveau de vie plutôt élevé, mais qui l’est pour la plupart des cambodgiens du pays. En effet, si jamais un khmer de la région décidait un jour d’y passer la nuit, il devrait débourser le salaire d’un mois entier ! De plus, en constatant son allure nous le jugeons du type « hôtel attrape-touriste » dont la clientèle intéressée préfèrerait certainement une journée au bord de la piscine que la visite des temples d’Angkor . Ce qui revient à dire, un hôtel dans lequel nous ne mettrons jamais les pieds !

Plus loin nous arrivons dans les champs de maïs dans lesquels croissent les vaches paisiblement, celles-ci, peu activent de nature, ne se soucient pas de nous couper la route en se postant sur le sentier que nous avons emprunté : l’une d’entre elle se dévoile plus coriace en matière de laisser passer qu’elle nous accorde après avoir tendrement léché nos mains. D’ici nous admirons la ville de Kratie qui s’étend sur plusieurs kilomètres de l’autre côté de la berge puis faisons demi-tour sur le chemin pour bifurquer sur un petit sentier à gauche où nous avons vu marqué en arrivant « pagode à 1 km » (en cambodgien). Nous suivons deux jeunes garçons âgés d’une huitaine d’années et longeons les rizières pour atterrir dans un endroit merveilleux.

 

Une belle pagode arborant fièrement un toit typiquement khmer fait face à un incroyable champ de riz qui perdure à l’horizon. Un homme maigrichon laboure la terre aidé de sa charrette tirée par deux bœufs. Deux jeunes femmes vêtues tout de rose jusqu’au Krama traditionnel, jacassent tout en ramassant le riz dans une rizière de couleur vert anis. Elles semblent nous avoir remarqués elles aussi. Leurs rires se font entendre de plus bel à notre approche, et tout en rigolant, elles se plaisent à nous ignorer redoutant le face à face de nos deux appareils ! La pudeur est un sentiment manifesté chez la plupart des habitants, comme nous pouvons le voir chez ces deux jeunes femmes et  si certains le voient comme un défaut, il s’agit, pour moi, d’un charme qui les caractérise. Nous remarquons également quelques troncs de teks et d’ébène plantés le long du chemin, des décennies passées. En partant, nous recroisons les deux jeunes que nous avons suivis jusqu’à la pagode. Ils se sont installés au milieu du chemin, ont tracé quelques lignes dans la terre sèche, se sont munis, pour l’un de cailloux et pour l’autre de brindilles, et c’est avec ces objets qu’ils ont créé un véritable jeu de dames ! Deth s’accroupie près d’eux pour aider l’un des garçons en difficulté. Finalement celui-ci parvient à dérober le pion de son adversaire qui réclame immédiatement sa revanche pour triche. Nous éclatons tous d’un fou rire et les observons encore un instant. Puis nous les laissons tranquillement poursuivre leur partie

Un cheval dans la rivière - Koh Trong

Nourriture à base de riz gluant et de banane
 

Sur le retour, nous croisons beaucoup d’enfants jouant sur le palier de leur maison, il est entre 15 et 16h, je suppose qu’il s’agit de leurs horaires de sortie. Une bande de petites filles jouent à l’élastique, d’autres à la marelle ou à cache-cache tandis que les plus petits, accroupis dans la boue, cherchent des verres de terre. Nous passons également devant la résidence du conseiller municipal de l’ile,  qui n’est d’autre qu’une vieille cabane en bois semblable à toutes les autres. Nous nous arrêtons enfin devant l’une des petites épiceries de l’ile où Deth nous achète une de ces pâtisseries khmères dont nous n’avons pas encore eu l’occasion de gouter, il s’agit d’une banane rouge roulée à l’intérieur d’une couche de riz gluant enrobé dans une feuille de banane cuite ; le gout ne s’avère pas déplaisant, au contraire mais l’ensemble coupe directement la faim, en raison de ses propriétés nourrissantes !

 

16h30 nous revenons au ferry puis nous attendons impatiemment que le bateau, que nous apercevons à l’arrêt sur la rive opposée, décide à traverser le fleuve. L’attente est longue mais finalement au bout d’une heure le ferry arrive enfin. Nous embarquons pour  cinq minutes de traversée jusqu’à Kratie mais ce que nous avons pris pour notre départ n’était qu’un « faux départ ». Alors que nous venons tout juste d’embarquer, heureux d’enfin pourvoir rejoindre la rive de Kratie, nous faisons demi-tour à l’appel de deux touristes boueux tout droit revenus d’une éprouvante escapade à vélo autour de l’ile. Nous les embarquons et cette fois-ci nous rejoignons les rives de Kratie où Vanna nous attend impatiemment, lui aussi !

 

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