Wat Nokor , un temple enigmatique

Un Temple deux en un !

 

A l'entrée de Kompong Cham, un sanctuaire bouddhique mahayana datant du XIe siècle assiège la cité. En négligeant son éloignement de l’ancienne capitale d’Angkor , son architecture semble typiquement angkorienne, pourtant,  une différence majeure le distingue des autres temples. Il abrite en effet un Wat bouddhique d’allure moderne au cœur de son enceinte centrale, autrefois dédiée aux dieux hindous.

 

Diverses inscriptions semblables au Bayon attesteraient de la véritable identité de son bâtisseur qui ne serait d’autre que le « dieu-roi » Jayavarman VII (1181-1215), également célèbre pour avoir œuvré les plans et supervisé l’édification de l’incroyable cité d’Angkor Thom ainsi que plusieurs autres complexes éparpillés dans l’ancienne capitale. Le temple fut longtemps soupçonné d’être le siège du roi Jayavarman VII pendant une durée relativement longue durant laquelle il entendit son influence sur les régions avoisinantes. Beaucoup de légendes courent sur l’origine de la construction du temple et la plus célèbre n’est sans nous rappeler le légendaire Œdipe de la mythologie grecque. On raconte en effet qu’il fut édifié par un jeune roi qui tua accidentellement son père et, épris de sa mère, en fit son épouse…

Quoiqu’il en soit, le complexe est aujourd’hui,  non seulement très prisé des touristes, mais aussi des moines qui y ont planté leurs traces. Si le temple fut d’abord destiné au culte hindou, on y construisit une pagode bouddhique lorsque le bouddhisme theravada fut officiellement reconnu en tant que religion du royaume aux alentours du XVe siècle. Le roi régnant réaménagea l’ancien temple qu’il dédia entièrement  aux divinités bouddhistes, et pour se faire, il utilisa les anciennes sculptures du temple angkorien dont il modifia l’aspect. Actuellement, un Wat theravada moderne prospère dans le sanctuaire angkorien. Autant dire que  ce « temple langui dans le temple » est vraiment très curieux.

 

 

Plusieurs blocs taillés en latérite furent extraits de Phnom Kulen,  puis acheminés jusque dans la province qui porte aujourd’hui le nom de « Kompong Cham », en l’honneur des peuples chams de l’ancienne Champa vaincus par le royaume Viet. Ces blocs servaient au revêtement du temple qui se compose d’une tour centrale englobée de quatre enceintes de en gré et latérite. Le temple est entouré de sanctuaires et d’habitations de moines épars qui gisent au milieu de plans herbus peu denses. Une enfilade de sculptures alignées de chaque côté d’une imposante porte angkorienne, marquent l’entrée du sanctuaire. Passée la porte, nous arrivons dans la cour centrale à ciel ouvert qui se découpe en galeries concentriques. Sur quelques frontons et colonnades dansent les déesses nymphes Apsaras qui se déhanchent gracieusement,  pourtant prisonnières dans la pierre tandis que piliers sculptés et murs sombres se relayent sur le chemin jusqu’à ce que nous débouchons à l’entrée du second gopura. De chaque côté de l’enceinte, deux imposantes statues de Vishnou à quatre bras, symbole des quatre éléments, et tenant un bâton conique signent l’entrée du gopura. Ces sculptures furent ajoutées bien après la construction du temple, lorsque le bouddhisme theravada supplanta l’hindouisme.  En flânant un peu plus loin à l’approche du sanctuaire central, nous observons des linteaux sculptés et des bas-reliefs comme nous avons pu voir à Angkor. L’ensemble est jusque-là similaire aux multiples temples de la cité d’Angkor, la promenade est agréable mais peu divertissante.

 

 

Nous nous enfonçons profondément dans l’enceinte et la surprise est de taille ! Nous apercevons un étrange temple coloré au bout d’une galerie. Le contraste est ahurissant, on passe d'un temple en gré ocre et grisâtre dont les pierres vieillissantes lui procurent un aspect délabré, à un petit cocon coloré très « kitsch » . La visite devient tout de suite plus mystérieuse et excitante, nous nous en approchons progressivement tout en marquant plusieurs arrêts, fortement déboussolés à l’idée  de trouver ces éventails de couleurs vives mariées au ton monotone des pierres grisâtres du sanctuaire exterieur. Le complexe se prélasse dans une atmosphère mystique ! Le lieu est régit par un homme âgé vêtu d’une toge safranée elle aussi vieillissante. Siégant dans un coin isolé du temple juste, à gauche de l’autel central où sont disposés plusieurs vases à encens, il accueille fidèles et visiteurs.

 

 

De multiples colonnades bordent l’entrée et se prolongent jusqu’au pied de l’autel, au-dessus duquel une statue dorée à l’effigie de bouddha  semble avoir été introduite de force dans le mur en latérite du XIe siècle. Deth se précipite sur un tapis et entame une brève prière tandis que nous profitons du temps pour flâner à l’intérieur du Wat au  gré de nos envies. Des milliers de peintures colorées de bouddhas tapissent les murs. Le plafond et les colonnes sur toute leur longueur et leur circonférence illustrent des scènes de sa vie. Le philosophe est, en effet, représenté dans tous ses aspects, ses postures au cours de  plusieurs scènes fondatrices de la religion bouddhiste. Egalement, quelques drapeaux alternant bleu, rouge jaune et blanc ont été accrochés aux sommets des colonnes si bien que le plafond nous parait très bas et l’endroit restreint mais il reste, dans son ensemble, plutôt agréable et novateur, je dirais même unique dans le pays .

Deth, ayant terminé sa prière, nous conduit à l’extérieur du sanctuaire englobé par la galerie du temple hindou  en gré et latérite. Il attire notre attention sur le stupa du XIe siècle fait figure de toit du sanctuaire. Nous ne pouvions pas observer depuis l’entrée mais son sommet reprend les plans d’architecture typiquement bouddhiques contrairement à chacun des temples bâtis au cours de la même période, qui furent construits selon des plans et ornements hindouistes. Cette légère différence aurait également aiguisé l’attention du roi qui prit ainsi le temple pour cible afin de le convertir au bouddhisme.

 

 

En sortant du temple par le dernier gopura dans le but de faire un tour du côté du bassin royal localisé à proximité de l’enceinte, nous sommes horriblement choqués. Détritus et poubelles en tous genres s’entassent autour du sanctuaire angkorien. Le sol est entièrement jonché de déchets, ayant pour conséquence une infertilité de la terre qu'encouragent des actions humaines insouciantes. L’idée de voir que ce temple UNIQUE au monde sert de décheterie publique nous inspire dégout et révolte. D’ailleurs, le bassin ne vaut même pas le coup d’œil pour la même raison. S’il envoutait autrefois les visiteurs, aujourd’hui il est totalement déchu de sa magnificence par l’épaisse couche détritus et de vase qui recouvrent sa surface. L’ensemble de la population est fautive et plus particulièrement les moines qui vivent au sein du sanctuaire et ses proximités puisqu'ils n'ont soin d’établir des règles d’hygiène afin de préserver le lieu faisant partie intégrante du patrimoine culturel du pays.

En faisant chemin inverse, nous suivons quelques moines rasés, arborant chacun une longue toge orangée, qui se réfugient au sanctuaire alarmés par une sonnerie qui se met à retentir à l’instant où nous atteignons l’entrée du temple, par laquelle nous rejoignons la voiture.Celle-ci indique qu’ils seront confinés dans leur lieu de prière et n’auront pas le droit de le quitter jusqu’à l’aube du lendemain. Ensemble, nous donc traversons les enceintes consécutives et lorsque nous parvenons à l’entrée du temple, que nous avons empruntée environ une heure plus tôt, nous sommes surpris de  trouver en ces lieux… des musulmans en djellabas ! Je m’interroge toujours sur le motif qui les a poussés à investir les lieux pourtant dédiés exclusivement au culte bouddhique.  Peut-être sont-ils attirés par l’appel à la prière qui se fait ouïr dans le lointain horizon de la cité ? Qui l’eut cru ; voir des moines en cohabitation avec des musulmans dans un temple hindou du XIe  dans lequel a été planté un temple bouddhique moderne ! Je suis complétement déboussolée et je ne pense pas être la seule. En attendant, le soleil s’endort sur cette étrange structure.

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