Bokor, l’apogée du désespoir

Au programme, Dame Noire et Casino

Nous quittons Kep sans trop de regrets et entamons donc notre route vers Sihanoukville. La plus longue partie du chemin se situe entre Kep et Kampot où nous devons retraverser la rivière tumultueuse. Laquelle nous avons déjà heurtée en début de journée. Lorsque nous parvenons au niveau de la montagne de Bokor, la route s’améliore fortement si bien que nous gagnons des kilomètres sur notre trajet initial. Puisque ce site acquiert une certaine notoriété notamment en raison de son parc national protégé abritant soi-disant une « faune exceptionnelle », nous décidons donc de lui accorder le temps et le cout d’une visite pour ce début d’après-midi.

La montagne de Bokor constitue l’endroit du territoire le mieux desservi, où il est plaisant à circuler. Pourtant il est difficile à imaginer que cette voie de communication fut édifiée quand bien même le sommet n’abrite que des ruines du siècle dernier. Au niveau du flanc de la montagne, en venant de la route de Kep, nous arpentons tranquillement une route neuve, comparable à nos « autoroutes » françaises comme le suggère Deth, notre guide. A l’entrée nous sommes obligés de débourser 15 000 riels pour le passage du van. Le prix serait tout à fait contestable si l’on compare au niveau de vie de la population et à ce que nous avons pu payer pour nos visites précédentes. En revanche, de bons touristes comme nous, ne sommes pas ici pour contester les prix. Nous entrons sans rechigner. Peut-être cet argent servira à la réhabilitation des routes, ce que nous souhaitons fort. Ou bien, profitera à la caisse des gouvernements khmers, ce qui ne nous étonnerait pas vraiment. Nous entamons l’ascension et nous arrêtons plus haut sur un parking désert surveillé par un policier qui n’a soin de dissimuler son ennui. En effet, son job consiste à règlementer les voitures, à surveiller la circulation. Or nous sommes seuls. 

 

Lorsque nous sortons de la voiture nous sommes pris de plein fouet par la fraicheur du lieu. Nous dépêchons de gravir un petit vallon au sommet duquel trône « La Dame Noire ». Cette immense statue attire beaucoup de khmers en pèlerinage, elle serait une divinité protectrice de la montagne qui veille sur la ville en contrebas. Assise du haut de son socle, visage dégagé, cheveux noirs noués en chignon et regard perçant, son regard se dirige vers l’horizon océanique, d’où nous distinguons les iles de Poh Quoc et Koh Tonsay. Pour moi il ne s’agit que d’une grande statue assise, très « kitsch », autrement dit, en plastique coloré et qui ne vaut pas vraiment le coup d’œil. Pourtant, nous nous rendrons compte rapidement, une fois le sommet atteint, que cette statue est l’unique chose intéressante à admirer à Bokor. La vue est parait-il exceptionnelle mais nous ne distinguons que quelques ombres à travers l’immense voile opaque de brouillard. Nous nous dépêchons de grimper dans la voiture pour terminer notre ascension et puis aussi parque nous n’avons pas vraiment chaud dans cet endroit  plutôt … hivernal !

 

 

Bokor, station d'altitude abandonnée, fut construite à l’époque du protectorat français (1863-1954) par des colons qui se disaient « échapper à la chaleur tropicale étouffante » grâce à sa hauteur qui offrant une fraicheur avantageuse. Son chantier s’acheva après en neuf mois de travail harassant qui nécessita l’aide de plus de neufs cent ouvriers, dont la plupart agonisèrent prématurément à cause de l’intensif travail qu’ils fournissaient sous les brimades de leurs chefs. La pièce maitresse du site était le grand « Palais Hotel » accomplissant des fonctions de luxueux Casino, celui-ci aménagé autour des magasins les plus raffinés. Outre cette monstrueuse structure, la montagne s’embellit de bureaux, d’une église sans compter les quartiers privés de sa Royale Majesté Sihanouk (1922-2012). Si cette ville au sommet de la montagne ne fut accessible que par des personnes de haut rang, elle fut par la suite abandonnée à la fin des années 1940. Le contexte se situe pendant la guerre d’Indochine. Horrible. Bokor voit rapidement sa richesse ternir, alors victime d’insurrections guidées par le parti khmer Issarak anti-français formé au cours du XXe siècle. Les khmers rouges en firent par la suite en 1972, leurs domaines privés où ils formèrent l’un de leurs nombreux bastions. Du haut de la montagne culminant à 3540 m, ils affligèrent les pires supplices aux paysans et ouvriers khmers qu’ils torturèrent puis jetèrent, sans aucune pitié, du haut de la falaise. Jusqu’à la fin des années 1990, ce fut un domaine exclusif appartenant aux dirigeants khmers rouges, bénéficiant de privilèges. Par la suite, la montagne, témoin des pires horreurs, connut une relative prospérité. Ce jusqu’à nos jours.

Arrivés en haut, nous prenons une immense bourrasque de vent qui nous plonge dans un manteau de brume chaotique ! Plusieurs bâtiments en ruines jonchent le sommet venteux, infrastructures noires de suie à l’instar des bâtisses incendiées de Kep. Ce cadre fantomatique signe l’apogée de notre désespoir. Ce qui reste du palais noir du roi Sihanouk ? Une ruine.  L’église se dissimule dans l’opacité si bien que nous ne la voyons pas. L’ancien casino n’est qu’une seconde ruine sans intérêt. Pourtant beaucoup de touristes semblent venir le visiter. Au bout d’un moment la brume est tellement épaisse que nous n’arrivons plus qu’à distinguer l’ombre de la silhouette du bâtiment. Le brouillard s’installe, se prélasse au gré des roches dures, glacées et effilées. Nous ne pouvons même pas jouir de la vue panoramique puisque le temps nous en interdit.

 

 

A la place nous apercevons un imposant casino moderne, qui ne se marie pas du tout avec ce paysage. Son esthétique est répugnante. Seuls les joueurs fortunés prêts à payer cache 250 $ la nuit y sont accueillis. Même avec tout l’or du monde, je n’y poserais pas le pied. C’est une horreur. 

Nous repartons hautement déçus de cette visite. Nous nous demandons encore où se cache la faune dite « exceptionnelle » que nous aurions dû croiser. En réfléchissant, je pense obtenir la réponse: les animaux, ce sont tous ces riches confinés dans la monstrueuse structure. Ceux qui s’aventurent au Cambodge sans chercher à découvrir ses trésors, accompagnés de quelques prostituées et d’alcool. Pour sûr qu’ils sont exceptionnels. Exceptionnellement égoïstes !

Nous en rigolons déjà…

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