Tuol Sleng, l'empire du mal...

Rithy Panh , écrivain khmer

Notre journée de découverte de la capitale Phnom Penh nous conduit ainsi devant le portail de à l’ancienne prison S-21. Avant  de partir en voyage il se trouve que j’avais déjà eu l’occasion d’apprendre l’existence cette prison ainsi que certains des châtiments qui s’y déroulaient à travers le livre de Rithy Panh L’élimination, un incroyable témoignage historique. Le récit autobiographique raconte simplement le vécu de l’auteur à partir de ses treize ans dans un Royaume ravagé depuis la prise de pouvoir du Cambodge en 1975 par les Khmers Rouges. Le Pays Khmer était, à cette époque, désigné sous le nom de« Kampuchea démocratique ». Le récit jongle entre la vie actuelle de Rithy Panh et plusieurs flashbacks qui nous amènent quelques années en arrière durant la terrible époque de son enfance.  Il aura donc fallu beaucoup de courage à Rithy Panh pour nous confier les blessures de son passé.

 

Et c’est avec une précision extraordinaire et une objectivité surprenante qu’il aura pu nous livrer ses sentiments. La disparition de sa famille, de ses amis, mais surtout la déchéance de sa propre personne foudroie le lecteur qui ne peut s’empêcher de frissonner à chaque ligne. La mort, le travail, la torture, la famine et la barbarie humaine en général y sont décrits à travers les yeux de cet enfant déraciné malgré lui, purement innocent. Les atrocités du génocide sont renforcées par l’image de désolation et les chiffres précis de l’éradication. Selon moi, cet aspect procure toute sa force à l’ouvrage.

Le second aspect intéressant qui fait de ce témoigne une unité est le jonglage subtile transité entre des scènes d’enfance et plusieurs interrogatoires de Dutch , qui fut le directeur du centre de torture et d'exécution S-21. Le but du réalisateur pour la production de son film, Rithy Panh, fut de démêler l’atroce psychologie du personnage et d’en dresser un documentaire objectif. Il déroule ainsi un portrait de Dutch avec une telle finesse de précisions que le lecteur ne peut fermer cet ouvrage sans en être choqué.  Inconscient de l'horreur de ses actes, dangereusement décontracté et impassible devant les questions qu’on lui pose, Dutch avoue avec sang-froid et intransigeance ses innombrables crimes. Il termine donc sur cette phrase dont il sous pèse tous les mots « certaines choses allaient au-delà de l’acceptable, pourtant je les ai faites. »

 

La Prison S-21

Batiment "B" de Tuol Sleng

 

D’aspect apocalyptique, murs délabrés, sols tachés de traces suspectes, carreaux et fenêtres cassés, la prison n’a plus aucun secret à cacher et  dévoile, aujourd’hui, ses pêchés au monde entier. Les pires tortures inimaginables s’y sont déroulées faisant des khmers rouges, les personnages les plus sanguinaires de l’histoire du Cambodge, à l’origine d’un génocide peut-être encore plus cruel que celui d’Hitler !

Tuol Sleng est un complexe de quatre bâtiments arrangés autour d’une cour intérieure. Il s’agit d’un ancien lycée construit par les français réinvestit par Pol Pot et ses sbires pour devenir entre 1975 et 1979, la prison de haute sécurité des khmers rouges, connue sous le nom de S-21. Elle a été créée le 17 avril 1975 et a directement été mise en service par la suite. Les prisonnier étaient enfermés dans des cellules couvrant un espace extrêmement restreint de 0.8 mètres de largeur pour 2 mètres de longueur. Dutch, le dirigeant de la prison, y enferma sous les ordres de Pol Pot les opposants au pouvoir en place. Les prisonniers étaient photographiés dès leur arrivée, certains étaient même photographiés gisant sur le sol à la fin de leur agonie. Raides morts. Les fenêtres et les murs avaient été recouverts de barbelés afin de prévenir toute tentative de suicide ou de fuite.

 

Registres des victimes de Tuol Sleng

 

Entre 1977 et 1978, le bâtiment « A » fut divisé en cellules de 6x4 mètres chacune, les fenêtres furent double vitrées afin d’atténuer le bruit des cris effroyables poussés par les prisonniers soumis aux tortures. Ce bâtiment été utilisé pour enfermer les cadres de détention accusés de lever des soulèvements contre le régime Pol Pot. Leurs cellules se résumaient à un lit couvert d’un tapis usé et d’un coussin troué. Dans un coin de la pièce, un sceau en fer ou en plastique recueillait leurs exécrations humaines.

 

Boite recueillant les fragments de peaux ou d'ongles après la torture - Chambre du batiment "A"

 

Les bâtiments «B » « C » et « D » étaient aménagés de manière différente. Les cellules étaient montées en briques et leur minuscule taille accueillait plusieurs prisonniers entassés comme des déchets. Des milliers de personnes furent victimes de tortures.

Lors d’interrogatoires, les mains des prisonniers assis étaient liées dans leur dos, on les cognait plusieurs fois jusqu’à ce qu’ils perdent conscience puis on leur plongeait la tête dans de grands barils remplis d’eau.

Ainsi les victimes reprenaient conscience après quoi les questions recommençaient ainsi que les tortures jusqu’à ce que le personnage avoue un crime. Parfois même certains prisonniers avouaient des crimes dont ils n’étaient pas les auteurs dans l’espoir d’être fusillés et d’échapper aux tortures.

Les enfants n’y ont évidemment pas échappés. On leur arrachait les ongles et dépassait la peau, les douches se déroulaient très rarement et quand elles avaient lieux, elles consistaient seulement à balancer un grand jet d’eau dans les cellules.

 
La prison employa, en 1976, 1684 cadres soumis à un règlement très strict et divisés en trois branches de bureaux situés à Tuol Sleng, à Kor ( dans la région de Ta Khmao) et un second office S-21 Kor situé à Prey Sor (ouest de Phnom Peh) dont les dirigeants étaient responsables de produire l’agriculture et de fournir S-21 en machines de torture. Selon les registres précis tenus par Dutch, il y eut 154 prisonniers en 1975, 2250 en 1976, 2350 en 1977 et 5765 en 1978. Les corps des victimes étaient ensuite enterrés à Choeung Ek où l’on a retrouvé des centaines de milliers d’ossements humains. Il n’y eut que 7 survivants.

 

Le règlement (exposés sur un panneau de la prison)se résume à 10 règles qui suffisent à nous faire prendre conscience de l’absurdité du régime :

  • « 1-Répond conformément à la question que je t’ai posée. N’essaie pas de détourner les miennes.
  • 2- N’essaie pas de t’échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contester.
  • 3- Ne fais pas l’imbécile car tu es l’homme qui s’oppose à la révolution.
  • 4- Répond immédiatement à ma question sans prendre le temps d’y réfléchir.
  • 5- Ne me parle pas de tes petits incidents commis à l’encontre de la bienséance. Ne parle pas non plus de l’essence de la révolution.
  • 6- Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort.
  • 7-Reste assis tranquillement. Attends mes ordres, s’il n’y a pas d’ordre ne fais rien. Si je te demande de faire quelque chose, fais-le immédiatement sans protester.
  • 8- Ne prends pas prétexte selon Kampuchea Krom pour voiler ta gueule de traite.
  • 9-Si vous ne suivez pas les ordres ci-dessus, vous recevrez des coups de bâton, de fils électriques et des électrochocs (vous ne pourrez pas compter ces coups)
  • 10-Si tu désobéis à chaque point de mes règlements, tu auras droit soit à dix coups de fouets soit cinq électrochocs. »

 

En deux heures, nous visitons les quatre bâtiments sans dire mot, perdus dans nos pensées, essayant de reconstituer les scènes de tortures qui s’y sont passées à l’aide des photographies accrochées au mur, des objets de tortures et des registres exposés au public. L’atmosphère régnante dans chacune des pièces et des cellules est horriblement pesante, si bien que nous ne voulons pas nous y attarder plus longtemps. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi proche de l’histoire qu’aujourd’hui, c’est vraiment différent de ce qu’on peut apprendre dans les livres ou à l’école parce qu’ici ce ne sont pas des paragraphes alignés dans un livre mais bien la réalité !

A la sortie, nous achetons deux livres dont un que nous faisons dédicacer par un des rescapés de S-21.

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