Preah Vihear …une course contre les nuages

Une ascension inoubliable

Gopura II - Preah Vihear

Ce matin à 6 heure nous sommes déjà partis de l’hôtel , pour rejoindre le flanc de la montagne qui à quelques 625 mètres de hauteur abrite en son sommet l’incroyable complexe de temples « Prasat » de Preah Vihear, près de la frontière de la Thaïlande . Le ciel est voilé mais par endroits, le soleil perce les nuages de ses rayons dorés, laissant transparaitre un semblant de bleu. L’air est très lourd à supporter. Nous estimons le taux d’humidité à plus de 60% (estimation non calculée) ! La journée peut réellement débuter. Vanah, notre chauffeur, nous dépose au flanc de la montagne située dans l’un des escarpements du Mont Dangkrek. Il ne nous reste plus que 5 km d’ascension, nous avons abandonné nos tongs pour nos chaussures de marches et partons assez confiants.  En réalité c’est une première pour nous tous, car Deth (notre guide) non plus n’y a jamais monté à pied et beaucoup moins confiant que nous il nous suit volontairement à 63 ans !

La route jusqu’au sommet est relativement belle, goudronnée très récemment. La première partie de l’ascension, les trois premiers kilomètres, nous paraissent très faciles, la pente qui serpente en plusieurs épingles est assez légère et la forêt luxuriante environnante est très apaisante sous la chaleur exotique.

Papa est parti légèrement barbouillé, nous pensons qu’il a mal digéré la Margarita de la veille mais il nous assure que la marche l’apaise de ses souffrances. Alors nous continuons sans trop nous en soucier .Deth , lui non plus, n’a pas l’air de souffrir plus qu’il n’en parait, mais il nous prévient que la pente ne sera pas aussi clémente tout le long et nous tardons pas à comprendre la raison pour laquelle aucun touriste n’est jamais monté à pied avant nous !

Nous attaquons donc la seconde partie de « l’escalade » plutôt que de la balade ! Après ces quelques épingles de belle route, le chemin jusqu’au temple bifurque sur la gauche, sur une route tant bien que mal bétonnée et au pied de cette brusque montée, nous prenons peur ! Papa transpire déjà « comme un cochon sur la broche » (son expression pour se qualifier lui-même), Deth nous informe que ces deux derniers kilomètres seront en effet les plus durs avec « une pente qui dépasse largement les 45° » ! Nous attaquons sans trop savoir dans quoi nous embarquons … Amandine et moi sommes plutôt à l’aise dans la montée mais papa souffre horriblement de la chaleur, de son souffle et de son mal d’estomac …

Deth lui aussi ralentit, mais nous sommes très impressionnés qu’il se sente dans le même état que papa(sans le mal de ventre) alors qu’il a tout de même vingt  ans de plus . Nous nous arrêtons une première fois dans la montée au village des militaires qui surveillent le lieu prisé par les thailandais … Avec leur famille, ils ont directement décidé de s’installer sur leur lieu de travail au prix de vivre très isolé de la ville.  Même eux ne se risquent pas de monter à pied et nous prennent vraiment pour des fous lorsque nous arrivons essoufflés devant leur case. Ils sont plutôt surpris de voir trois touristes, un père et ses deux filles, débarquer à pied, en sueur et déshydratés. Ils se moquent même de nous tandis que nous ne comprenons pas leur langage.

Après une petite pause de 5 minutes chez ces militaires, nous repartons à l’aventure. Quelques fois la montée diminue légèrement, nous laissant le temps de souffler, mais à chaque fois une autre pente que nous apercevons presque à la verticale s’offre à nous si bien que nous avons l’impression que l’ascension ne s’arrêtera jamais.

Nous croisons plusieurs 4x4 transportant des personnes elles aussi impressionnées par notre performance et toujours des militaires postés à plusieurs endroits, allongés sur leur hamac ou avachis sur des pierres, un élan de compassion nous accompagner dans notre ascension.

 Je crois que nous n’avons jamais utilisé autant de bouteilles d’eau de notre vie mais très vite Amandine et moi prenons les devants sans nous arrêter tandis que papa et Deth n’arrivent plus à suivre de telle sorte qu’ils ponctuent leur ascension de pauses régulières.

 

Finalement nous parvenons en haut de la montagne, avec Amandine nous attendons patiemment sur un rocher quelques minutes le temps que Deth et Papa arrivent. Nous les apercevons, trempés de sueur et complétement essoufflés, alors qu’ils ne leur reste que quelques mètres avant de nous rattraper. En haut Deth s’empresse d’aller faire une prière dans la pagode de la montagne tandis que papa se pose sur un rocher, épuisé ! Des locaux nous proposent de leur acheter des bouteilles d’eau ou quelques fruits frais mais nous refusons. Je comprends alors la souffrance de papa qui se hait d’avoir bu cette Margarita. Je crois que je ne l’ai jamais vu aussi malade de toute ma vie.

Nous venons de mettre 1h15 de montée, c’est une réelle performance lorsqu’on sait qu’un 4x4 met une demi-heure pour faire le même trajet, cela signifie que nous avons conservé un rythme constant proche des 5km/h. 

Désormais, Amandine et moi attaquons la visite des quatre gopuras que constituent les célèbres temples de Preah Vihear. Deth est interdit de nous servir de guide comme nous l'indiquent des militaires sur place. Quant à papa, il semble trop malade pour pouvoir nous accompagner jusqu'au bout. Je ne l’ai jamais vu aussi achevé au point de devoir refuser une visite.  Ainsi, dans cet échiquier désert, amandine et moi nous retrouvons comme deux pions errants à travers les rideaux de brume fantomatique.

 

Les Temples dans les Temples

Gopura IV - Preah Vihear

 

Dédiés au dieu Shiva de la triade hindoue vénérée au Cambodge, les temples ont été construits dans la première moitié du IXe siècle et sont, aujourd’hui, officiellement inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. La majorité des parties du temple datent des règnes successifs des rois Suryavarman I (1002-1050) ainsi que de Suryavarman II (1113-1050) mais d’autres inscriptions encore visibles sur certaines parties attestent de l’ancienneté du temple qui remonterait à l’époque de Koh Ker sous le règne de Yasovarman I (889-910).

 

Lors du déclin de la religion hindoue à la fin du XIII siècle,  comme beaucoup d’autres, ce temple fut entièrement consacré au bouddhisme Theravada. Leurs cinq différents gopuras se suivent les uns derrière les autres sur environ 1km pour terminer plus loin en une butte rocheuse qui offre un « panorama exceptionnel » de l’environnement en contrebas mais avec la brume nous ne nous en doutons légèrement. Même si sa structure diffère de celle des temples montagnes que l’on trouve à Angkor, il s’agit d’une représentation symbolique du Mont Meru, montagne sacrée dans la mythologie indienne. Certains l’élèvent au statut de « construction la plus spectaculaire de tous les temples construits pendant les la période angkorienne »  mais je trouve que ce superlatif est un peu trop poussé, car aucun des temples n’est plus beau qu’un autre car chacun sont différents et bénéficient d’un charme unique. S’ils révèlent de la magnificence khmère, ces temples furent au cours de l’histoire au cœur de conflits extrêmes entre la Thaïlande et le Cambodge et demeurent encore aujourd’hui sous la surveillance de soldats cambodgiens.

 

Gopura IV - Preah Vihear

 

Après que le Cambodge eut récupéré son indépendance vis-à-vis de la France en 1953, ce sont les thaïs qui prirent le monopole des temples situés sur la frontière qui sépare les deux pays rivaux depuis des siècles. C’est au cours de cette période que la province prit le nom de Preah Vihear, nom qui découla indéniablement sur l’appellation actuelle des temples. Par la suite, les temples tombèrent facilement aux griffes des khmers rouges. Toutefois, alors que la plaine fut depuis longtemps tombée sous l’emprise communiste, les temples situés au sommet de la falaise doivent beaucoup aux soldats khmers rouges qui se battirent pour les conserver. Cependant, ils n’étaient accessibles aux touristes que par le biais de la Thaïlande et furent l’un des derniers endroits que les khmers rouges investirent après la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975. Par la suite, la falaise abritant les temples restera longtemps un accès dangereux et le théâtre de négociations fastidieuses. Enfin, après la capitulation des khmers rouges face au pouvoir de Phnom Penh, les temples furent mis définitivement sous protection et accessibles au public d’abord du coté thaï puis du coté cambodgiens en 2003 : les deux pays se l’arrachent désormais.

Nous entamons la visite sur la longue allée grimpant en un dédalle d’escaliers protégés par deux énormes Nâgas agrémentés de sept têtes effrayantes. Nous débouchons sur le cinquième gopura majoritairement détruit qui me parait le moins intéressant puis parvenons aux portent des autres gopuras par des marches polies par la pluie. Le quatrième gopura  est déjà plus impressionnant, agrémentée d’une porte aux linteaux finement ciselés et revêtu d’un manteau de pierres sombre. Une allée se poursuit sur 500 mètres. Celle-ci est bordée par un pâturage verdoyant qui met en valeur la couleur des temples, un aspect qui me charme beaucoup. Nous continuons jusqu’au quatrième gopura tout en testant chaque mode de nos appareils photos. Nous donnerons victoire à celui qui nous fournira la plus belle photo dans la brume…  Nous remarquons sur notre gauche, un petit Baray dissimulé sous les arbres verdoyants mais il est vraiment difficile de le distinguer parmi la végétation du fait de sa petitesse.

Le troisième gopura arbore fièrement sa tour conique qui lui permet de se démarquer du précédent. Son fronton est serti d’une scène sculptée dans la pierre qui s’agirait d’une représentation du Barattage de la mer de lait. La légende, issue de la mythologie indienne, raconte la victoire des Dévas, les dieux bienfaisants, contre les Asuras, démon malfaiteurs, qui s’affrontèrent dans un combat acharné sous le regard de Vishnou, à la quête de l’élixir d’immortalité enfoui dans les profondeurs de la mer de lait.

Gopura III - Preah Vihear

Nous débouchons quelques mètres plus loin sur le second gopura tandis que la brume nous enlace d’une opacité aveuglante. Pour les photos nous pouvons tout oublier mais bon nous possédons quand même des yeux pour admirer le spectacle. Muni de deux grandes ailes, son volume nous apparait beaucoup plus imposant que les précédentes structures. Malheureusement la brume devient tellement épaisse que nous avons du mal à voir un mètre devant nous et les sanctuaires ne tardent pas à s’effacer de nos yeux. Nous sombrons dans cet immense nuage de coton.

Le premier gopura fut édifié au bord de la falaise. Nous arrivons tant bien que mal à son entrée. Nous traversons une petite galerie sous les instructions d’un militaire gardien du temple puis enjambons une fenêtre soutenant le sous bassement à l'aide de balustrades massives.Un petit sentier de deux mètres nous mène directement à un point de vue « spectaculaire » qui domine la terre du Cambodge en contre-bas. Pour nous ce n'est qu'une immense page blanche.Abandonnant l’idée d'un changement de temps miraculeux, nous faisons demi-tour dans cet étrange endroit habité par le brouillard oppressant. Au niveau du premier gopura, Dath et papa nous attendent bien sagement assis sur un linteau éffondré tandis que nous leur racontons ce que nous avons vu.

Gopura I - Preah Vihear 

Retour à Sra Em

La descente est une vraie rigolade comparée à ce que nous avons pu subir dans la montée mais nous repartons extrêmement heureux de notre performance ! En arrivant en bas, Vanna « le roi de la sieste » nous attend tranquillement. Après une demi-heure de pause nous partons sur la route de Steung Treng.

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